Quand la résilience devient une obligation
Quand la capacité de tenir devient une attente
Nous entendons souvent parler de résilience comme d’une force. On dit d’une personne qu’elle est résiliente parce qu’elle a traversé une épreuve, surmonté une période difficile ou continué d’avancer malgré des circonstances éprouvantes.
Il y a quelque chose de profondément positif dans cette idée. La résilience désigne effectivement la capacité à mobiliser des ressources et à retrouver un certain équilibre après l’adversité. Elle n’est toutefois pas une qualité qui existe indépendamment de l’environnement : le soutien social, les ressources disponibles et les conditions de vie y participent tout autant.
Alors, une question mérite d’être posée : que se passe-t-il lorsque la résilience, au lieu d’être une force que l’on reconnaît, devient une capacité que l’on attend?
Être capable de tenir ne signifie pas que tout va bien
Une personne peut traverser une période extrêmement difficile et continuer à fonctionner. Elle travaille, s’occupe de ses enfants, respecte ses engagements et recommence après un refus. De l’extérieur, on peut alors se dire : « Elle est forte, elle va s’en sortir. »
Mais ce que nous voyons n’est qu’une partie de l’histoire. Le fait qu’une personne réussisse à tenir ne nous indique pas nécessairement ce que cela lui coûte. Elle peut être capable de continuer tout en étant épuisée. Elle peut avoir développé des stratégies efficaces pour faire face à une situation, tout en ayant un besoin urgent que cette situation change. C’est une distinction importante : la capacité d’une personne à supporter une difficulté ne devrait jamais devenir la preuve que cette difficulté est acceptable.
Quand « sois résilient » devient une attente
Dire à quelqu’un « tu es résilient » peut être une belle manière de reconnaître son courage. Mais certaines formulations peuvent prendre une autre direction : « Tu as déjà traversé pire. » « Tu es fort, tu vas passer au travers. » « Il faut continuer d’avancer. »
Ces phrases ne sont pas nécessairement mal intentionnées. Le problème apparaît lorsqu’elles deviennent une réponse automatique à une difficulté qui persiste. À force de demander à une personne de s’adapter, on finit par oublier de demander : qu’est-ce qui rend cette situation si difficile? Et surtout : qu’est-ce qui pourrait être changé autour d’elle?
La question ne consiste donc pas seulement à savoir si la personne est suffisamment forte. Elle consiste aussi à regarder ce à quoi elle doit être forte.

Une personne peut s’adapter à presque tout, sans que tout soit juste
L’être humain possède une remarquable capacité d’adaptation. Nous pouvons apprendre à vivre avec des contraintes, composer avec l’incertitude et trouver des façons de continuer malgré les obstacles.
Une personne en situation d’itinérance peut apprendre à composer avec des défis que d’autres ne rencontrent jamais. Une personne vivant avec un trouble de santé mentale peut développer des moyens efficaces de gérer ses symptômes au quotidien. Une personne qui tente de se réinsérer avec un casier judiciaire peut apprendre à naviguer entre les refus, les préjugés et les portes fermées.
Le fait d’avoir appris à composer avec ces réalités ne signifie pas qu’elles sont sans conséquences. La résilience permet de vivre malgré une difficulté, mais elle ne transforme pas cette difficulté en quelque chose de normal, de juste ou de souhaitable.
Et si nous regardions aussi ce qui entoure la personne?
Lorsqu’une personne traverse une période de détresse, il est tentant de chercher uniquement ce qui se passe « en elle » : ses pensées, ses stratégies d’adaptation, sa motivation. Ces éléments comptent, mais ils ne racontent pas toute l’histoire. Le logement, les conditions économiques, l’emploi, la discrimination et l’isolement influencent profondément le bien-être — l’Organisation mondiale de la Santé rappelle d’ailleurs que les conditions dans lesquelles les personnes naissent, vivent, travaillent et vieillissent jouent un rôle déterminant dans leur santé.
Prenons une personne qui cherche un emploi après une période difficile. On peut l’aider à reprendre confiance et à développer de nouvelles stratégies. C’est utile. Mais si elle se heurte systématiquement à des préjugés liés à son parcours, lui demander simplement de « travailler sur sa confiance » ne répondra pas à l’ensemble de la difficulté. De la même façon, une personne en situation d’itinérance a besoin de soutien psychosocial et d’accompagnement, mais elle a surtout besoin d’un environnement où un logement accessible existe réellement.
La résilience individuelle ne devrait jamais devenir un substitut aux conditions qui permettent réellement de se rétablir et de participer pleinement à la société.

Résilience ne signifie pas invulnérabilité
Il existe une confusion fréquente : on imagine qu’une personne résiliente est celle qui ne flanche pas, qui ne demande pas trop et qui trouve toujours une solution. Cette image peut être lourde à porter.
Une personne peut être résiliente et avoir besoin d’aide. Elle peut être capable et être fatiguée. Elle peut avoir fait preuve de courage hier et avoir besoin de soutien aujourd’hui. La résilience n’est pas l’absence de fragilité, et elle ne signifie pas que l’on doit toujours être capable de se relever seul. Les données récentes sur la résilience mettent d’ailleurs en évidence le rôle de facteurs protecteurs comme le soutien social et les liens communautaires — la résilience n’est donc pas seulement une affaire de volonté individuelle.
Qui doit s’adapter?
Lorsqu’une personne rencontre une difficulté, nous demandons souvent : « Que peut-elle faire pour s’adapter? » C’est une question légitime. Mais il est tout aussi pertinent de demander : « Qu’est-ce qui, autour d’elle, pourrait être adapté? »
Parfois, les deux réponses sont nécessaires et complémentaires. Une personne peut développer de nouvelles stratégies et son environnement peut devenir plus accessible. Une personne peut reprendre confiance et les préjugés auxquels elle fait face peuvent être remis en question. Une personne peut faire sa part sans avoir à porter seule le poids de toute la situation.
Repenser la résilience
Peut-être devrions-nous être prudents lorsque nous qualifions quelqu’un de « résilient ». Non pas parce que le mot serait fautif, mais parce que ce qu’il communique mérite d’être examiné : s’agit-il d’une reconnaissance, ou d’une attente qui ne dit pas son nom?
Est-ce une reconnaissance? « Tu as traversé beaucoup de choses et tu as trouvé des façons d’avancer. »
Ou est-ce devenu une attente? « Tu as déjà réussi à tenir jusque-là, alors tu devrais pouvoir continuer. »
Entre les deux, la différence est immense. La première phrase reconnaît une force. La seconde risque de transformer cette force en obligation de souffrir en silence.
La véritable question n’est donc pas seulement : « Comment aider une personne à devenir plus résiliente? » Mais aussi : « Comment créer des conditions dans lesquelles elle n’a pas à être extraordinairement résiliente simplement pour vivre dignement? »

JIRIS vous accompagne
Chez JIRIS, nous croyons qu’il est possible de reconnaître les capacités d’une personne sans fermer les yeux sur les conditions dans lesquelles elle doit les exercer.
La résilience peut être une force. Elle permet de traverser des épreuves et de reconstruire. Mais elle ne devrait jamais devenir une exigence de supporter indéfiniment ce qui fragilise. Comprendre une personne, c’est aussi regarder ce qui l’entoure. Favoriser le pouvoir d’agir ne consiste pas seulement à demander à quelqu’un de s’adapter — cela consiste aussi à réfléchir à ce que nous pouvons, collectivement, adapter autour de lui.
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