Maladie mentale, maladie physique : pourquoi ne les regardons-nous pas de la même façon ?

Maladie mentale, maladie physique : pourquoi ne les regardons-nous pas de la même façon ?

Ce que nos réactions face à la souffrance peuvent révéler de nos représentations de la santé

 

Une personne se présente au travail avec un plâtre à la jambe. Son entourage peut naturellement lui proposer de l’aide, lui demander comment elle va et comprendre qu’elle ait besoin d’un peu de temps pour retrouver son rythme habituel.

Une autre personne revient au travail après un épisode dépressif. Son entourage peut également vouloir l’aider, mais ne sait pas toujours comment réagir. Certains peuvent se demander si elle va réellement mieux, s’inquiéter lorsqu’elle semble fatiguée ou simplement avoir du mal à comprendre ce qu’elle traverse.

Dans les deux cas, la personne revient après une période où sa santé a été fragilisée. Pourtant, la façon dont sa souffrance est perçue et accueillie peut parfois être différente.

 

Deux souffrances, un accueil différent

 

Lorsque les réactions diffèrent entre ces deux situations, ce n’est pas forcément par manque de compassion. Elles pourraient aussi être influencées par certaines représentations de la santé et de la maladie que nous avons apprises, parfois sans même nous en rendre compte.

Une jambe cassée se voit, se nomme facilement et s’inscrit généralement dans un processus de soins que la plupart d’entre nous connaissent relativement bien. Une dépression, une crise d’anxiété ou un épisode psychotique peuvent, quant à eux, rester largement invisibles de l’extérieur, être difficiles à expliquer en quelques mots et s’inscrire dans un parcours de rétablissement qui n’est pas toujours linéaire ni prévisible.

Cette différence de visibilité pourrait alors contribuer, parmi d’autres facteurs, à la façon dont nous interprétons la souffrance et à la manière dont nous y réagissons, individuellement comme collectivement.

 

 

Ce qu’on ne voit pas, on a parfois du mal à y croire

 

Il est plus facile de faire confiance à ce qu’on peut observer. Une radiographie, une plaie, une démarche qui boite : ce sont des preuves concrètes qui ne laissent pas beaucoup de place au doute.

La souffrance psychologique, elle, doit être racontée pour être connue. Elle repose sur la confiance qu’on accorde à la parole de l’autre. Et cette confiance n’est pas toujours acquise d’avance — en partie parce que nos représentations culturelles de la santé mentale ont longtemps associé l’invisible à l’incertain, voire au suspect.

Douter un peu, spontanément, devant une souffrance qu’on ne peut pas voir, tient souvent à des habitudes de pensée profondément ancrées — qu’on peut choisir d’examiner plutôt que de se contenter de suivre.

 

La question, souvent silencieuse, de la responsabilité

 

Il existe une différence encore plus discrète, mais peut-être plus déterminante : celle de la responsabilité perçue.

On attribue généralement moins directement à une personne diabétique la responsabilité du fait que son pancréas ne fonctionne pas normalement, ou à une personne épileptique celle de ses crises. Face à une dépression ou à un trouble anxieux, des variantes de ce genre de remarque circulent pourtant encore, parfois avec les meilleures intentions du monde.

Des travaux en psychologie sociale ont documenté ce mécanisme : plus une condition est perçue comme relevant du contrôle personnel, plus elle suscite de la méfiance, de la distance sociale, voire de la colère plutôt que de la compassion. À l’inverse, une condition perçue comme échappant totalement au contrôle de la personne tend à susciter davantage d’empathie et de soutien.

Ce mécanisme n’a rien à voir avec la réalité clinique — la dépression n’est pas plus « choisie » qu’une fracture — mais il continue d’influencer, souvent en silence, la façon dont on accueille la souffrance des autres.

 

 

Le piège d’une solution trop simple

 

Une réponse intuitive pourrait alors être la suivante : si les troubles de santé mentale étaient davantage compris à travers leurs dimensions biologiques — une question de neurones et de neurotransmetteurs, au même titre qu’une question d’insuline — peut-être seraient-ils enfin regardés avec le même naturel qu’une maladie physique.

Cette intuition est bonne, mais la réalité est plus déroutante. Des travaux de recherche ont montré qu’expliquer un trouble mental par des causes biologiques ou génétiques ne réduit pas nécessairement la distance sociale envers les personnes concernées — et peut même, dans certains cas, l’augmenter. Comprendre une condition comme profondément ancrée dans la biologie d’une personne peut, pour certains, la faire paraître plus permanente, plus intrinsèque à qui elle est — un phénomène que la recherche a nommé l’« essentialisme génétique ».

Ce paradoxe ne veut pas dire qu’il faille se détourner de la science pour mieux comprendre la santé mentale — bien au contraire. Il rappelle plutôt qu’aucune explication, aussi rigoureuse soit-elle, ne suffit à elle seule à changer un regard social. Nos représentations ne se corrigent pas uniquement par des faits : elles se transforment aussi par la proximité, le contact, et les histoires qu’on prend le temps d’entendre.

 

Une distinction plus ancienne que nos réactions d’aujourd’hui

 

Cette séparation du corps et de l’esprit, comme s’ils constituaient deux territoires indépendants, ne date pas d’hier. Elle s’inscrit notamment dans certains héritages de la pensée occidentale, qui ont longtemps traité le corps comme une mécanique et l’esprit comme un domaine à part, presque immatériel.

Cet héritage continue d’influencer, sans qu’on en soit toujours conscient, la façon dont on classe les souffrances : celles qu’on peut « réparer » comme une machine, et celles qu’on ne sait pas toujours où loger.

On sait pourtant aujourd’hui que cette séparation est artificielle : le corps et l’esprit s’influencent constamment, et la santé mentale résulte, elle aussi, d’interactions complexes entre des facteurs biologiques, psychologiques, sociaux et environnementaux. Mais une représentation ancienne, une fois profondément installée dans une culture, ne disparaît pas simplement parce que les connaissances scientifiques ont depuis complexifié notre compréhension du lien entre le corps et l’esprit.

 

Ce que la loi reconnaît, et ce que les représentations mettent du temps à rattraper

 

Au Québec, la Charte des droits et libertés de la personne protège déjà les personnes contre la discrimination fondée sur un problème de santé mentale, au même titre qu’un handicap physique. La Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse le rappelle régulièrement : les tribunaux reconnaissent depuis longtemps que les personnes vivant avec un problème de santé mentale sont exposées à des préjugés tenaces, souvent nourris par une peur qui n’est pas toujours fondée sur des faits.

Le droit, en ce sens, a souvent une longueur d’avance sur les représentations sociales. Une protection peut exister sur papier depuis des décennies, sans que les réflexes collectifs — dans une salle d’entrevue, dans un couloir de travail, dans une conversation entre voisins — aient eu le temps de la rattraper.

 

 

Ce que cela change concrètement

 

Ces représentations ne restent pas seulement théoriques. Elles peuvent influencer qui obtient un accommodement au travail sans avoir à se justifier longuement, qui se sent à l’aise de nommer ce qui ne va pas, qui craint d’être vu autrement une fois son diagnostic connu.

Elles peuvent aussi s’installer à l’intérieur même de la personne concernée : certaines personnes qui vivent un trouble de santé mentale peuvent parfois par se poser les mêmes questions que leur entourage — « est-ce que j’exagère? », « est-ce que je devrais juste être plus fort? » — et peuvent en venir à reproduire envers elles-mêmes le doute qu’elles ont perçu chez les autres.

 

Un regard qui bouge, mais pas de la même façon partout

 

Il serait injuste de dire que rien n’a changé. Une étude menée aux États-Unis sur 22 ans (1996 à 2018), à partir d’entrevues nationales représentatives, montre que le désir de distance sociale envers les personnes vivant une dépression a diminué de façon notable au fil du temps — au travail, dans les amitiés, dans la famille — signe que les représentations collectives peuvent évoluer.

Mais cette même étude montre aussi que, pour la schizophrénie et la dépendance à l’alcool, la tendance n’est pas seulement restée stable : sur certains points précis, elle s’est aggravée. La perception de la dangerosité des personnes décrites comme vivant avec une schizophrénie a augmenté de façon significative sur la période étudiée, tout comme le jugement moral porté sur les personnes vivant avec une dépendance à l’alcool.

Cette nuance est importante : elle suggère que ce n’est pas la santé mentale en général qui devient plus ou moins acceptée, mais que certaines souffrances continuent d’être perçues comme plus « proches de nous », plus faciles à imaginer vivre soi-même, alors que d’autres restent associées à la peur ou à la distance. Le chemin n’est donc pas terminé, et il n’avance pas au même rythme pour tout le monde.

 

Ni jugement, ni culpabilisation

 

Lorsque nous réagissons différemment devant une souffrance visible et une souffrance invisible, cela ne signifie pas nécessairement que nous manquons de compassion. Nous pouvons aussi porter, souvent sans le savoir, des représentations héritées de notre culture, de notre histoire et de ce qu’on nous a appris à considérer comme « réel » ou « sérieux ».

Le but n’est donc pas de se sentir mal d’avoir déjà pensé, ne serait-ce qu’un instant, qu’une personne dépressive « devrait juste se prendre en main ». Ce genre de pensée peut surgir chez beaucoup d’entre nous, parfois sans que nous en mesurions immédiatement les implications.

Ce qui est possible, en revanche, c’est de remarquer ce réflexe quand il se présente, et de se demander doucement d’où il vient — et s’il correspond vraiment à ce qu’on sait aujourd’hui de la souffrance humaine.

 

 

Une question à garder avec soi

 

Et si, la prochaine fois, vous vous demandiez : est-ce que je réagirais de la même façon face à une souffrance qui se voit… et à une qui ne se voit pas ?

Cette question ne demande pas de réponse immédiate. Elle demande simplement qu’on la garde avec soi, assez longtemps pour qu’elle puisse, un jour, changer un peu la façon dont on accueille la souffrance des autres — et parfois, la nôtre.

 

JIRIS vous accompagne

 

Chez JIRIS, nous croyons que la santé mentale et la santé physique méritent la même considération, la même dignité et la même attention, sans que la souffrance psychologique ait à être davantage prouvée pour être prise au sérieux.

Nos formations invitent à explorer d’où viennent nos réflexes de jugement ou de doute, non pas pour culpabiliser, mais pour mieux comprendre comment ils se sont installés — et comment ils peuvent, avec le temps et l’attention, s’assouplir.

Reconnaître qu’on porte des représentations héritées n’est pas un échec personnel. C’est souvent la première étape pour commencer à regarder la souffrance, sous toutes ses formes, avec un peu plus de justesse.

  • Corrigan, P. W., Markowitz, F. E., Watson, A., Rowan, D., & Kubiak, M. A. (2003). An attribution model of public discrimination towards persons with mental illness. Journal of Health and Social Behavior, 44(2), 162–179. https://doi.org/10.2307/1519806
  • Phelan, J. C. (2005). Geneticization of deviant behavior and consequences for stigma: The case of mental illness. Journal of Health and Social Behavior, 46(4), 307–322. https://doi.org/10.1177/002214650504600401
  • Pescosolido, B. A., Halpern-Manners, A., Luo, L., & Perry, B. (2021). Trends in public stigma of mental illness in the US, 1996-2018. JAMA Network Open, 4(12), e2140202. https://doi.org/10.1001/jamanetworkopen.2021.40202
  • Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ). (2025, janvier). La Loi sur la protection des personnes dont l'état mental présente un danger pour elles-mêmes ou pour autrui à la lumière de la Charte québécoise des droits et libertés de la personne (Mémoire soumis à l'Institut québécois de réforme du droit et de la justice). https://www.cdpdj.qc.ca/storage/app/media/publications/memoire_P38_protection-etat-mental.pdf
  • Goffman, E. (1963). Stigma: Notes on the Management of Spoiled Identity. Prentice-Hall.