La fatigue d’avoir à se justifier

La fatigue d’avoir à se justifier

Quand une question légitime devient une charge

 

Une personne se présente à une entrevue d’embauche et sait qu’elle devra expliquer un parcours interrompu, une période d’itinérance ou un casier judiciaire. Une autre demande un logement et anticipe qu’on lui demandera des garanties de stabilité qu’on ne demande pas aux autres candidats. Une troisième consulte un professionnel de la santé et prépare déjà ses réponses aux questions sur ses habitudes de vie.

Ces questions sont souvent légitimes. Un employeur qui vérifie des antécédents, un professionnel qui s’informe sur une situation de vie, un service qui confirme l’admissibilité à une ressource : ces démarches servent généralement un but réel — évaluer un risque, adapter des soins, vérifier une admissibilité. Ce n’est donc pas la question elle-même qui est en cause.

Ce qui l’est davantage, c’est une fatigue particulière que certaines personnes rapportent : celle d’avoir, encore et encore, à démontrer qu’elles méritent leur place. Cette fatigue existe même quand chaque question, prise séparément, est raisonnable. La comprendre demande de regarder non pas si la question devait être posée, mais ce qui se passe autour d’elle : pourquoi elle revient, et ce que sa réponse déclenche.

 

Ce qui pèse n’est pas toujours la question elle-même

Trois éléments distincts peuvent transformer une question légitime en fardeau.

Le premier est la répétition sans raison apparente. Dans un même parcours de services, il n’est pas rare qu’une personne réponde plusieurs fois à la même question sur son casier judiciaire, sa situation de logement ou son état de santé mentale. Souvent, cette répétition sert un objectif réel : confirmer que l’information au dossier est toujours à jour, puisque la situation d’une personne peut évoluer. Le problème n’est pas la vérification en soi — c’est qu’elle n’est pas toujours expliquée à la personne concernée. Lorsqu’elle ne l’est pas, celle-ci peut vivre la répétition comme une mise en doute, alors qu’il s’agissait souvent simplement de confirmer que son dossier est à jour. Nommer cette raison, chaque fois que c’est possible, peut suffire à changer la façon dont la question est reçue.

Le deuxième est l’usage fait de la réponse. Une question posée pour adapter un accompagnement n’a pas le même effet qu’une question qui sert, en bout de ligne, à écarter quelqu’un sans véritable examen. La question « avez-vous un casier judiciaire? » peut mener à une discussion sur l’emploi convenable, ou à un refus immédiat. C’est cette suite qui détermine si la démarche a servi à ajuster l’aide offerte ou seulement à fermer une porte.

Le troisième est l’écart entre ce qui est formellement demandé et ce que la personne sent devoir prouver. Une personne qui a obtenu une suspension de son casier judiciaire doit, quand on le lui demande directement, répondre « oui », puis préciser qu’elle a obtenu un pardon — la loi ne l’exempte pas de cette réponse. Mais le fait même que la suspension ait été accordée signifie que la Commission des libérations conditionnelles a déjà jugé sa réhabilitation suffisante, et la loi interdit explicitement toute discrimination fondée sur une condamnation pardonnée. Ce qui peut devenir pesant, ce n’est donc pas forcément la divulgation elle-même — c’est lorsque la personne sent qu’elle doit aller plus loin : convaincre, en plus de déclarer, comme si la protection légale ne suffisait pas à elle seule.

 

 

Le droit de ne pas tout expliquer

Il est possible de comprendre pourquoi une question est posée, et de reconnaître en même temps qu’il existe une différence entre donner une information utile à une décision précise et devoir prouver sa valeur humaine en général. Une personne peut légitimement être questionnée sur des éléments pertinents à un service ou à un emploi, sans que cela justifie de lui demander de raconter une histoire complète de rédemption ou de transformation personnelle qui dépasse ce que la décision exige réellement.

 

Le silence a aussi un coût

Il pourrait sembler qu’une solution simple existe : ne pas répondre aux questions jugées non essentielles. Le droit au silence existe, et il peut parfois protéger.

Mais il a un prix. Une personne qui choisit de se taire risque de ne pas obtenir ce qu’elle cherche. Et si l’autre a réellement besoin de cette information pour agir, le silence déplace simplement la charge : c’est alors à elle de justifier pourquoi elle ne peut pas avancer sans cette réponse. La fatigue de se justifier ne disparaît donc pas toujours — elle circule, d’une personne à l’autre.

 

Qui demande des comptes à qui?

Dans certains contextes, cette dynamique reflète un traitement inégal : les mêmes garanties ne sont pas exigées de tout le monde pour accéder aux mêmes droits. Ce n’est toutefois pas systématique — bien des vérifications s’appliquent également à tous, ou répondent à une exigence légale ou professionnelle claire.

Ce qui mérite d’être demandé, dans chaque situation, n’est donc pas si une vérification devrait exister, mais si son ampleur correspond à ce qu’elle vise réellement à établir — et qui, en définitive, devrait avoir à en démontrer le bien-fondé.

 

Une fatigue qui n’est pas une faiblesse

Ressentir de la lassitude à devoir répéter la même information, ou à sentir qu’une réponse ne suffira jamais tout à fait, ne signifie pas que l’on est trop sensible. Ce n’est pas non plus une accusation portée contre qui pose la question. C’est simplement ce que peut coûter, avec le temps, le fait de traverser un parcours où l’on doit régulièrement rendre compte de soi — même lorsque chacune de ces demandes, prise seule, est justifiée.

 

 

Une question à garder avec soi

Face à une personne dont le parcours demande des vérifications, une question peut aider à garder le cap : cette question sert-elle réellement la décision à prendre, ou dépasse-t-elle ce qui est nécessaire? Expliquer pourquoi une information est demandée — et pourquoi elle est parfois redemandée — peut changer la façon dont elle est reçue, même quand la question elle-même ne change pas.

Et du côté de la personne qui répond, une autre question, plus intérieure, peut parfois se poser : est-ce que je donne cette information parce qu’elle est utile à ma démarche, ou parce que je sens que je dois convaincre de ma valeur? La première garde une limite claire à ce qu’on choisit de partager. La seconde n’en a pas vraiment — on ne sait jamais quand on a « assez » convaincu quelqu’un, et c’est souvent ce qui épuise. La distinction n’est pas toujours nette, mais la regarder peut aider à mieux mesurer ce que la situation demande réellement.

 

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Chez JIRIS, nous croyons que la sécurité, la qualité des services et le respect des personnes peuvent coexister. Les vérifications nécessaires ont leur place, mais elles peuvent être faites avec une attention réelle à ce qu’elles demandent aux personnes.

Nos formations accompagnent les organisations et les intervenants qui souhaitent distinguer une vérification nécessaire d’une exigence excessive, expliquer pourquoi une information est demandée plutôt que de la présumer acquise, et examiner ce qui est fait des réponses obtenues — pas seulement la façon dont la question est posée.

Comprendre une personne, ce n’est pas éviter de lui poser des questions. C’est prêter attention à ce que ces questions, lorsqu’elles sont répétées ou mal expliquées, peuvent finir par lui coûter.

  • Organisation mondiale de la Santé. (s. d.). Déterminants sociaux de la santé. https://www.who.int/fr/news-room/fact-sheets/detail/social-determinants-of-health
    • Corrigan, P. W., & Watson, A. C. (2002). Understanding the impact of stigma on people with mental illness. World Psychiatry, 1(1), 16–20. https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC1489832/
    • Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse. (2025). Respecter les droits de la personne peu importe l'état de santé mentale. https://www.cdpdj.qc.ca/fr/actualites/consultation-P38
    • Link, B. G., & Phelan, J. C. (2001). Conceptualizing stigma. Annual Review of Sociology, 27, 363–385. https://doi.org/10.1146/annurev.soc.27.1.363
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